Une Haut-Marnaise, princesse des sables (1/2)
Récit. Sylvie Froger nous conte des histoires. Des histoires vécues. Des histoires imaginées. Des histoires en connexion avec le territoire. Ce mois-ci elle nous invite à prendre la piste avec une jeune fille d’Arc-en-Barrois devenue princesse des sables.
Parfois, nous ouvrons un livre au hasard d’une étagère de notre bibliothèque et nous partons en voyage. “Djebel Amour” fut le livre de cette nuit d’insomnie. L’époustouflante épopée d’Aurélie Picard, une jeune Arquoise, romancée par Frison-Roche.
Son arrière-arrière-petit-neveu Patrick, me fit cette belle confidence : « Lorsque l’écrivain Roger Frison-Roche est venu dédicacer son livre Djebel-Amour, à la mairie d’Arc-en-Barrois, j’étais âgé de 16 ans. J’accompagnais mon grand-père René, petit neveu et filleul de la tante Aurélie. René avait bien houspillé Frison-Roche, pour avoir déformé la réalité par trop de romantisme ! Mon grand-père était ami avec Roger depuis leur rencontre à Alger, les discussions, ils en avaient pris l’habitude ! »
Laissez-moi vous conter l’invraisemblable et formidable destin de cette petite Haut-Marnaise. Une aventure hors du commun que les jeunes filles ne vivent généralement que dans leurs rêves d’enfant.
Ā Arc-en-Barrois, Aurélie Picard rêvait souvent à haute voix.
« Quand je serai grande, moi, je deviendrai princesse et puis c’est tout ! »
D’Arc-en-Barrois à Kourdane, Aurélie Picard El-Tedjani est devenue La Princesse des sables.
L’histoire fabuleuse d’Aurélie commence le jour de sa naissance le 12 juin 1849 à Montigny-le-Roi. Son père est gendarme et reste très nostalgique de ses années de service en Algérie. Il est souvent perdu dans ses pensées, entouré de grands espaces au cœur du désert. Depuis son enfance, elle est en admiration devant ce chef de famille qui l’entraîne dans de longues randonnées à cheval. Aurélie lui demande souvent de narrer la vie en Afrique du Nord, les peuples rencontrés, ses chevauchées héroïques à travers les terres de ce magnifique continent aux couleurs exotiques et aux senteurs féeriques.
Ā Arc-en-Barrois, Aurélie, pour aider ses parents, est ouvrière modiste dans un petit atelier. Ā 20 ans, une de ses riches clientes est prise d’affection pour elle et lui propose de devenir sa dame de compagnie. Mme Steenakers, femme de député de Haute-Marne et directeur général des Postes, ne se doute pas qu’elle vient de changer à tout jamais le destin de la jeune fille. Aurélie s’éloigne de son village natal pour résider au Grand Hôtel de Bordeaux.
Dans ce décor luxueux, elle rencontre Sid Ahmed Tidjani en exil en France. Le bel étranger a 20 ans et une prestance qui ne laisse aucune femme indifférente. Tout comme Aurélie, il séjourne au Grand Hôtel, mais sa vie est bien différente de celle de la jeune fille. Il est le Grand Maître, le marabout de la confrérie religieuse des Tidjania !
Dès le premier jour, il tombe en amour pour Aurélie qu’il croise dans un couloir du palace. La jeune fille a les bras chargés de pigeons voyageurs, qui apportent chaque jour les messages du Gouvernement à M. Steenakers. Le coup de foudre est réciproque, les sentiments grandissent de jour en jour. Ahmed aime sa belle petite Arcquoise et la demande très rapidement en mariage.
Si l’annonce du mariage fait scandale à Alger, le père d’Aurélie donne sa bénédiction, mais à certaines conditions pour protéger sa fille. Le mariage sera célébré selon le Code civil français. Aurélie restera chrétienne mais le père de la fiancée ajoute une dernière requête très importante : le prince devra répudier toutes ses épouses et deviendra monogame.
Si Ahmed accepte les conditions.
Les noces sont célébrées à la basilique de Notre-Dame d’Afrique à Alger et seront bénies par Monseigneur Lavigerie. Le grand Mufti Bou Kandoura en fera de même pour respecter la tradition musulmane. Après leur mariage, les époux sont partis d’Alger vers leur destin princier.
Pendant plus de 20 jours, au milieu d’une caravane conduite par les chameliers, sur des pistes où les cailloux rentrent dans les chaussures et maltraitent les sabots des animaux, Aurélie suit le soleil pour rejoindre sa nouvelle patrie d’Aïn Madhi. La belle, au caractère affirmé, refuse de monter sur un chameau et fait le trajet à cheval, comme les hommes, aux côtés de son mari. Elle a ce tempérament européen de femme respectueuse mais aux idées de liberté et d’égalité. Aurélie est l’une des premières européennes à s’aventurer sur ces pistes désertiques. La Haut-Marnaise est loin de ses vertes prairies d’Arc-en-Barrois où l’Aujon déborde à la morte-saison.
La caravane traverse le Sahara aux infinis paysages, d’une incroyable beauté sauvage. Devant le convoi d’hommes, de bêtes chargées d’eau et de vivres, s’ouvre une mer de dunes aux vagues d’écume de sable. Un camaïeu de miel safrané aux teintes de cannelle, s’offre aux voyageurs. Aurélie ressent désormais toute la chaleur et la force de ce pays qui maintenant est le sien. Avec ses yeux de petite fille, elle se remémore toutes les aventures, que son père lui racontait étant enfant. Aujourd’hui, c’est elle qui est là, dans cette immensité désertique. C’est elle, la petite Française, qui chevauche son pur-sang arabe. L’animal est magnifique, racé et gracieux. Sur son dos, comme enivrée par tant de beauté brute, elle affronte les vents chauds du désert aux températures inhumaines, traverse des paysages volcaniques où les pistes sont faites de pierres noires. Sa monture est si légère que parfois elle semble s’envoler comme les grands aigles qui planent au-dessus d’elle dans un ciel bleu sans nuage.
Dans cet ensorcelant et indomptable Atlas saharien éclosent des steppes arides. Aurélie respire l’air chaud qui colle à ses vêtements, brûle sa peau de couleur porcelaine. La morsure du soleil sur ses lèvres est tenace, le sol est brûlant et pourtant, elle est là, courageuse, au milieu de tous et ne capitule pas. L’horizon est fait d’une nature aride, parfois hérissée d’immenses rochers dans d’infinis champs de cailloux sombres, sans fleurs ni plantes, qui succèdent aux dunes immobiles. Aurélie se laisse envahir par la force naturelle de ce nouveau pays. Les plaines de sable, chantent une indomptable mélodie aux rythmes inconnus qui lui rappelle qu’elle devra tout apprendre de ce pays au cœur de nomade. A suivre…
Sylvie Froger
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