Social et ruralité : une conférence sur les guichets fermés
La sociologue Clara Deville est venue de Dijon au collège Louise-Michel présenter ses travaux sur la ruralité face au tout Internet, à l’heure des fermetures généralisées des guichets locaux de service public.
L’Etat social à distance, sujet auquel s’est dévouée Clara Deville, assistante sociale devenue doctorante et exerçant au sein de l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) de Dijon. Conviée par le NEC du 27 février dernier, la sociologue a pris le temps de revenir à l’origine de ses recherches, débutées il y a quelques années dans le territoire hautement rural du Libournais, au nord-est de la Gironde. Ce territoire s’est avéré terrain de recherche idéal de par sa surreprésentation des classes populaires, notamment due au fort emploi ouvrier généré par les vignes.
Comment avoir accès à ses droits quand l’Etat n’est plus là ?
Les outils numériques font généralement défaut aux classes les plus populaires, défaut d’équipement, défaut de formation. Les guichets CAF ou CCAS (Centre communal d’action sociale) désertent la ruralité. Clara Deville s’interroge alors : pourquoi faire du numérique un outil central pour l’accès aux droits les plus élémentaires ? Quand les populations dites fragiles n’ont pas les mêmes usages, les mêmes facilités face aux outils internet ? La politique publique est-elle incohérente ? Selon la sociologue, oui. Le tout numérique est de plus en plus clivant pour les plus vulnérables.
« Tout ça Clara, c’est pas pour moi »
Restreindre l’accueil des publics est une volonté de l’Etat ouvertement assumée depuis 2015. Or, dans le même temps, on s’y interroge sur le « non-recours », soit l’absence de sollicitation des droits accessibles aux individus. Oui, les agences France Services se développent, mais pour certains, 20 km, c’est beaucoup. Clara Deville détaille l’exemple d’un homme rencontré dans le cadre de ses travaux, qui ne roulait qu’à vélo, à hauteur de 5 km par semaine. Se rendre dans la ville la plus proche, distante de 30 mn en voiture, relève de l’épopée. « Il y a aussi une certaine forme de violence sociale. Les gens disent « monter à Chaumont », parce que la ville préfecture et ses institutions d’Etat (qui font peur quand on ne les maîtrise pas), c’est monter dans l’échelle sociale, c’est mettre ses beaux habits, c’est la peur d’être jugé ». Certaines populations rurales n’ont jamais eu l’occasion de quitter leur « coin ». Naviguer sur le site de France Travail ou solliciter un RSA relève de l’impossible. « On a transformé la vie des gens en qualifications administratives redoutables, pas évident pour ceux placés à distance de l’Etat ». Pour qui n’a pas les bons mots, il devient évidence de se taire, et rester dans son coin. En effet.
Elise Sylvestre