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Nénette, pop-star aux yeux de biche (1)

Illustration Florine Gelin.

Les histoires de Sylvie. Sylvie Froger nous conte des histoires. Des histoires vécues. Des histoires imaginées. Des histoires qui mêlent un peu des deux. Ce mois-ci, rendez-vous avec Nénette, une biche vedette de cinéma.

Cette année-là, après les grandes fêtes du 14 juillet, la pluie était tombée avec abondance dans la forêt du petit village de Montribourg.

Le jour suivant, le ciel d’azur sans ombrage indiqua à Albert qu’il était grand temps “de partir feuiller’’ dans ses coins à champignons, qu’il gardait secrets pour le moment. Il dévoilerait ses places à ses fils, le jour venu, mais, une chose était bien certaine, cela ne serait pas pour ce matin.

Albert prit la direction de la grande allée des marronniers, monta la côte, puis se perdit dans la brume du petit matin pour entrer dans la forêt tapissée de pierres percées.

Le bouquet d’odeurs fraîches du feuillage, de la terre mouillée, celle des plantes, de la mousse mettait tous ses sens en éveil. Le parfum des pierres humides, ressemblait à celui du sang, le sang de la terre, qui coulait dans ses veines. Il aimait ces effluves sauvages d’après la pluie. Pour ce paysan, au sens noble du terme, la pluie c’était la vie, la survie de ses futures cultures, des prochaines pousses de blé, d’orge, d’avoine ou de maïs.

Toutes les émanations de ces arômes sauvages se collaient aux cloisons de ses narines. Albert ressentit alors un grand bonheur, celui d’être en communion avec la nature. Il appréciait le plaisir des gouttes d’eau qui ruisselaient du haut des rameaux des grands chênes vers les branches, puis les feuilles les plus basses.

Sans hésitation, Albert arrive vers sa place secrète, et commence à chercher des yeux les premières girolles de l’été. Mais quelle ne fut pas sa surprise ! Comme une apparition à travers les fins rayons du soleil qui traversaient la canopée, là, endormi, au milieu des jaunottes gorgées d’eau, un faon s’était blotti en boule, contre un immense chêne, comme pour garder la chaleur du corps de sa mère.

Il pose sa main sur la tête de la petite bête

Sans bruit, Albert s’approche de l’animal pour vérifier qu’il n’était pas blessé, mais le faon se réveilla au bruit du craquement des branches sur le sol. Albert se baissa tout doucement pour être moins impressionnant, et se mit à la hauteur du petit animal. Comme un père qui veut rassurer son enfant, devant un probable danger, il pose sa main sur la tête de la petite bête et le caresse longuement, tout en lui parlant. L’homme n’est pas certain, mais il pourrait jurer que c’est une femelle, une future biche. En tant que chasseur, il sait qu’il ne faut jamais toucher un animal sauvage, sous peine qu’il soit abandonné par sa mère, mais ce jour-là, son cœur d’homme lui dicta sa conduite.

Albert se releva et reprit calmement sa quête des Chanterelles, mais il savait que derrière lui, il y avait une petite, toute petite ombre, qui le suivait.

Au retour de sa cueillette, il reprit le chemin de cailloux blancs, qui menait à l’allée des marronniers, mais il n’était pas seul. Comme un petit chien, le faon le suivait, sans aucune crainte. En ce mois de juillet des années 80, le destin d’Albert et de toute sa famille, serait à jamais lié à celui de l’animal. Ses fils, Michel et Alain, une fois la surprise passée, ont été aux petits soins pour le faon. Mais une question se posait, comment nourrir ce petit non sevré, sans le mettre en danger ?

Avec son père, Alain mit l’animal dans la voiture et l’emmena à Montigny-sur-Aube chez le vétérinaire M. Tilquin.

La réponse fut rapide. La p’tiote bête allait bien, mais elle souffrait de la faim. C’était l’époque où les femelles abandonnaient les petits pour aller se nourrir de foin. Albert l’avait caressé, il n’était plus possible de la déposer là où il l’avait trouvée, sa mère ne s’en occuperait plus. Désormais, il fallait l’allaiter, lui donner le biberon comme pour un petit veau. Mais M. Tilquin mit en garde les deux hommes. Attention, uniquement avec du lait de brebis ou elle crèvera ! Les deux hommes sont repartis charger d’un gros sac en toile de jute rempli de boîtes d’Ovimilk, et de quelques biberons.

Un petit nid douillet de paille fraîche

De retour à la ferme, un petit nid douillet de paille fraîche a été aménagé pour le faon, dans une étable proche de la maison d’Alain et de son frère Michel.

La nouvelle fit grand bruit au village. Petits et grands, nous voulions la découvrir, la caresser, lui parler.

Nous voulions lui souhaiter la bienvenue. Notre village, cet écrin de camaïeu de vert, était un lieu extraordinaire qui nous éveillait à la beauté des choses de la nature. Mon père avait déjà recueilli des marcassins, mais une biche, jamais ! Elle était belle, un bijou des bois, une perle de la nature, une noisette de la forêt. À l’heure de la tétée, nous étions tous émus devant ce spectacle attendrissant. Le faon donnait des petits coups de tête, tout son corps frétillait et remuait la queue comme un petit veau.

Albert et sa famille lui donnèrent le doux nom de Nénette. C’est vrai qu’elle était magnifique cette fifille, une jolie nana, une adorable petite nénette.

Les mois passèrent et le faon devint une élégante biche faite de mille grâces, au corps élancé. Elle était fière, avec un caractère bien trempé. Il ne fallait pas trop la contrarier, car elle avait en elle cet instinct sauvage indélébile ‘’des grandes pattes.’’

Dans la cour de la ferme, nous venions lui rendre visite, mais toujours accompagnés de notre père, car Nénette pouvait avoir des réactions parfois brutales. Ce majestueux animal devint ainsi la mascotte de Montribourg, notre fierté et surtout notre extraordinaire particularité. Nénette était très joueuse, et n’hésitait pas à se cabrer pour mettre ses longues pattes sur le dos ou le torse de ses maîtres. Albert l’aimait, il en était fou de sa petite chérie. Un amour de biche. Elle suivait Albert dans tous ses déplacements et lui donnait des petits coups de tête, comme un chien l’aurait fait pour embrasser son maître.

 Quand Christiane, femme d’Alain ou Martine épouse de Michel nourrissaient les vaches à l’étable, Nénette venait mettre son museau de grande gourmande dans les seaux pour manger les granulés, les croûtons de pain ou épluchures de légumes, destinés aux volailles de la basse-cour et aux lapins. Bien qu’elle ne s’éloignât que très rarement de la ferme, il n’était pas rare de croiser la biche dans le village, qui aimait tout particulièrement venir grignoter, déguster, les géraniums des maisons du village.

Je me souviens, que notre amie Jacqueline était tout en émoi, quand elle découvrit ses bacs à fleurs de son balcon… sans aucune plantation. Nénette était passée par là ! La coquine dévorait également les fleurs du puits de la place du village, pourtant bien protégées par une chaînette, et disposées en hauteur dans un pot.

Nénette était parfois malicieuse. Elle s’amusait à décrocher le linge étendu dans le champ derrière la maison de ses maîtres.

(A suivre)

Sylvie Froger

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