Chaumont : les clients sont sa famille
Au 47, rue du Val-Barizien, à Chaumont, se trouve un magasin sans la moindre enseigne, mais qui compte énormément pour les habitants du quartier, l’épicerie de Claudine Servas.
L’histoire débute en 1940. Henri Servas, représentant de commerce, voit son activité anéantie par la guerre. Il se trouve à Château-Thierry avec son épouse Alice et son fils Bernard, quand sa belle-famille, chaumontaise, l’informe qu’un café est à louer. Notre homme devient du jour au lendemain tenancier d’un bar-tabac. Quand on a été représentant, on a autant l’art de la conversation que le sens du commerce. Il fait vite prospérer l’affaire, dont il se porte acquéreur. La petite famille s’agrandit en 1941 d’un deuxième fils prénommé Michel. Henri songe que le café ne saurait assurer les revenus de deux ménages, voire de trois. La solution sera une extension, dans laquelle il installe une épicerie, ouverte en 1947. Cette épicerie conserve, 75 ans après, le présentoir mural d’origine, en bois.
Le benjamin, Michel, grandit dans l’univers des deux commerces. Le dimanche après-midi, il joue dans une équipe de football. Lors d’un match à Froncles, son regard croise celui d’une jeune spectatrice, c’est le coup de foudre. Elle s’appelle Claudine, ils se marient en 1966. Claudine trouve d’abord sa place à mi-temps dans l’épicerie. Son beau-père, Henri, décède en 1969, seulement âgé de 71 ans. Bernard, resté célibataire, tient le bar-tabac, mais Michel est souvent à ses côtés, relayant de temps en temps Claudine à l’épicerie.
Pas la seule dans le quartier à l’époque
Ce n’est pas la seule du quartier. Les autres, plus ou moins proches, sont celles de M. Bobrosky, 2, rue des Chalets, Ruché-Aubriot, 24, rue Lévy-Alphandéry, Ducret, 17, rue Val-Anne-Marie, Les Economiques Troyens, 38, rue du Val-Barizien et aussi 37, avenue Victor-Hugo, La Ruche Moderne, 55, rue Lévy-Alphandéry. Les magasins d’alimentation les plus importants sont le Self-Gros devenu Carrefour-City, rue Victoire-de-la-Marne, Monoprix, rue Georges-Clemenceau et un Suma, avenue de la République, l’actuel garage Bazin. L’ouverture de l’hypermarché Mammouth (actuel Casino) en novembre 1972, porte un coup sévère aux petits commerces dans la zone. Michel se plaît à répéter : « S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ».
Mais en 1984, Claudine se retrouve veuve. Elle fait face, avec longtemps le soutien de sa belle-maman assise au fond de la petite boutique. Car avec 7 m sur 3, on est aux antipodes de la grande surface. Pourtant, on trouve de tout chez Claudine, du pain jusqu’aux produits d’entretien, en passant par les fruits et légumes frais, des produits laitiers, de la viande, des boissons, jhm quotidien. Ses journées commencent à 7 h. Ses différents fournisseurs la livrent le mardi matin. La fermeture du café, en 2009, a fait chuter la fréquentation.
Depuis mars 2020, Claudine ouvre à 9 h et ferme à 13 h. Elle a passé l’âge de la retraite, mais que serait son quotidien sans le contact avec ses fidèles clients et clientes, qu’elle appelle sa « famille ». Pour céder le commerce, il faudrait y ajouter des commodités et un coin bureau, soit une réduction de l’espace soit un investissement élevé. Les 20 à 30 client(e)s qui défilent quotidiennement ne veulent se passer d’elle ni elle se passer d’eux.
De notre correspondant Benoît Gruhier